Ce que le régulateur sait vraiment des produits structurés
Par Arthur Grenier · publié le
Il existe un document que presque personne ne lit et qui dit plus sur les produits structurés que toutes les brochures réunies : la cartographie du marché français réalisée par l’ACPR et l’AMF, les deux autorités qui surveillent ce marché.
Elles ont interrogé dix établissements producteurs, qui représentent l’essentiel de ce qui se vend en France. Voici ce qu’elles y ont trouvé, et ce que nous en retenons.
Les chiffres de cette cartographie, et ceux des autres publications de place, sont réunis sur notre observatoire du marché.
Le marché a presque doublé en deux ans
La collecte annuelle auprès des épargnants non professionnels est passée de 23,2 milliards d’euros en 2021 à 41,8 milliards en 2023. Le nombre de produits commercialisés a lui aussi pratiquement doublé.
L’explication tient en un mot : les taux. Leur remontée a rendu possible des produits qui ne l’étaient plus, en particulier ceux à capital garanti. Nous avons expliqué cette mécanique dans notre article sur la fabrication d’un produit structuré : quand les taux montent, la protection du capital coûte moins cher, et il reste davantage de budget pour le rendement.
Ce marché reste très concentré : un peu plus d’une dizaine de producteurs, et les quatre premiers pèsent plus de la moitié du total.
Où ces produits sont réellement logés
79 % des sommes sont investies via un contrat d’assurance-vie, contre 21 % en compte-titres. Ce n’est pas anodin : l’enveloppe décide de la fiscalité, et c’est un sujet que nous avons traité en détail sur notre page consacrée à la fiscalité des produits structurés.
Fin 2023, les produits structurés représentaient 57 milliards d’euros sur les 507 milliards d’unités de compte détenues en assurance-vie en France, soit 11,3 %, contre 8,9 % deux ans plus tôt.
Autre chiffre intéressant : 52 % des encours sont collectés par un distributeur appartenant au groupe de l’émetteur, 48 % par un acteur tiers. Autrement dit, dans un cas sur deux, la banque qui vous vend le produit est celle qui l’a fabriqué.
Le chiffre qui devrait changer votre lecture
Voici le constat le plus frappant du rapport, et celui dont personne ne parle.
La durée maximale annoncée est généralement de 5 à 10 ans, et 60 % des produits affichent 8 ou 10 ans. Mais dans la réalité, sur les produits arrivés à leur terme entre 2021 et 2023, plus de 90 % se sont arrêtés avant leur échéance maximale. Mieux : 80 % avant trois ans, 95 % avant cinq ans.
Cela change complètement la façon de lire une proposition. Quand votre conseiller vous parle d’un produit « sur huit ans », la durée la plus probable est en réalité de un à trois ans, parce que le remboursement anticipé se déclenche dès que le sous-jacent remplit la condition.
Deux conséquences, et elles vont en sens inverse.
La bonne : vous immobilisez rarement votre argent aussi longtemps que la brochure le laisse craindre.
La moins bonne : le risque de réinvestissement est beaucoup plus concret qu’on ne le croit. Un produit rappelé au bout de dix-huit mois vous laisse avec un capital à replacer, dans des conditions de marché qui ne sont plus les mêmes. Et surtout, la durée courte observée correspond à des marchés qui montent. Quand ils baissent, c’est exactement l’inverse : le produit dure, et va au bout.
Moins de 1 % de pertes, mais dans quel contexte ?
Sur la période 2021-2023, moins de 1 % des produits remboursés ont entraîné une perte en capital, et le rendement annuel médian brut se situe entre 6 % et 7 %.
Ce chiffre est excellent, et il faut le lire avec précaution. Le rapport prend d’ailleurs soin de le préciser lui-même : ces performances ont été enregistrées dans un contexte de marchés haussiers, et elles ne doivent pas occulter le risque de perte en cas de retournement.
Deux réserves de notre côté.
D’abord, le rendement de 6 à 7 % est brut. Les autorités notent que les frais sont « difficiles à identifier sur ces produits », ce qui est une formulation prudente pour dire qu’ils ne sont pas faciles à isoler. La rubrique correspondante du document d’informations clés reste le seul endroit où l’incidence réelle est chiffrée.
Ensuite, un taux de perte mesuré sur trois années de hausse ne dit rien de ce qui se passe sur dix ans. Un produit à barrière n’est pas fait pour perdre souvent : il est fait pour perdre rarement, et beaucoup quand il perd. C’est le principe même de la barrière de protection.
Le point d’attention du régulateur : le décrément en points
C’est le seul endroit du rapport où les autorités emploient explicitement la formule « sujet d’attention ». Et le sujet en question mérite qu’on s’y arrête.
Bonne nouvelle d’abord : la part des indices à décrément recule. Ils représentaient 38 % des encours en 2023, contre 57 % deux ans plus tôt.
Mais leur nature a changé. Le décrément peut être exprimé en pourcentage, par exemple 5 % par an, ou en points, par exemple 50 points par an. Et la part des décréments en points a explosé : ils représentent aujourd’hui près des trois quarts des encours concernés, contre moins de la moitié en 2021.
La différence n’est pas anodine. Un décrément en pourcentage prélève toujours la même proportion. Un décrément en points prélève le même montant absolu, quel que soit le niveau de l’indice. Tant que l’indice monte, le prélèvement pèse proportionnellement moins. Mais quand il baisse, le prélèvement pèse de plus en plus lourd, exactement au moment où vous en avez le moins besoin.
Le rapport le dit sobrement : il est probable que l’incidence d’un décrément en points soit plus difficile à appréhender pour l’épargnant. Nous le dirions plus directement : c’est le mécanisme le plus opaque de ce marché, et c’est celui qui progresse le plus vite.
Près d’un produit sur deux n’est pas fait pour le grand public
Voici un chiffre que peu de gens connaissent. Dans 46 % des cas, le producteur lui-même a défini un marché cible qui exclut le grand public : les investisseurs sans connaissance particulière et à faible tolérance au risque ne devraient pas se voir proposer ces produits. Et 8 % des encours sont réservés à une clientèle dite « avancée », définie comme capable de supporter des pertes totales sur un horizon d’au moins dix ans.
Autrement dit, la moitié de ce marché n’est pas destinée à un épargnant qui découvre le sujet au guichet de sa banque.
Ce n’est pas une critique des produits, c’est une information pratique : si l’on vous propose un produit structuré, il est légitime de demander quel est son marché cible et si vous y correspondez. La réponse figure dans la documentation.
Ce que l’étude ne dit pas
Nous tenons à le signaler, parce que c’est une limite importante et que le rapport l’assume clairement.
Le groupe de travail a interrogé les producteurs, c’est-à-dire les banques qui fabriquent les produits. Il n’a pas sollicité les distributeurs, ceux qui les vendent. L’étude décrit donc parfaitement ce qui est fabriqué, et beaucoup moins comment cela est présenté en rendez-vous.
Les données sont par ailleurs déclaratives, et les autorités précisent n’avoir vérifié ni leur exhaustivité ni leur exactitude, au-delà de contrôles de cohérence.
Dernier élément, qui peut se lire dans les deux sens : les autorités indiquent n’avoir reçu aucune plainte spécifique à ces produits ces dernières années. Cela peut signifier que tout se passe bien. Cela peut aussi signifier que les épargnants ne savent pas qu’il y a matière à se plaindre, ou que la période haussière n’en a pas donné l’occasion.
Ce que nous en retenons
Quatre choses, si vous ne deviez garder que cela.
- La durée annoncée n’est pas la durée probable. Huit ans sur le papier, souvent moins de trois dans les faits. Mais l’inverse est vrai aussi : quand les marchés baissent, le produit va jusqu’au bout.
- Le décrément en points est le point à surveiller. C’est le mécanisme que le régulateur lui-même juge difficile à comprendre, et c’est celui qui progresse.
- Un produit sur deux n’est pas conçu pour un épargnant débutant. Demander le marché cible est une question simple et légitime.
- Les excellents résultats récents ont été obtenus dans un marché porteur. Ils ne disent rien du comportement de ces produits dans un vrai retournement.
Rien de tout cela ne signifie qu’un produit structuré est une mauvaise idée. Cela signifie qu’il se juge dossier par dossier, en fonction de votre situation et de votre horizon, et pas sur un rendement affiché en gros caractères.
Si l’on vous en propose un et que vous voulez un deuxième regard, écrivez-nous : nous regardons le produit et nous vous disons ce que nous en pensons, gratuitement et sans engagement.